Beyrouth est une fête
Ce dimanche, c'est jour de fête, la première communion de mon petit-cousin Tony. Qui dit fête dit passage obligé chez le coiffeur pour la mère et les sœurs du héros célébré aujourd’hui. Je saisis l'occasion pour profiter d'un quartier-libre dans la vieille ville de Byblos. Me voici donc seule, à neuf heures du matin, dans les ruelles du souk, encore endormies de l’effervescence de la veille que je devine à d’infimes détails incrustés entre les pavés, mais déjà écrasées par le soleil cuisant. Je déambule à travers les vieilles pierres ocre. J’hésite à entreprendre la visite du château des Croisés hautement recommandée par mon frère l’autre jour au téléphone, mais me défile par crainte de fondre sous ce cagnard juste avant une journée que j'imagine déjà intense, entre messe, déjeuner pantagruélique et conversations animées se prolongeant tard dans l'après-midi dans nos tenues de cérémonie.
Je marche jusqu'au port, où une ribambelle de bateaux attendent sagement le recommencement quotidien des excursions de touristes, prêts à embarquer pour une courte aventure sur les eaux troubles qui longent cette côte au destin si chahuté. Je repense aux multiples fois où je suis venue ici en famille, dans l'agitation vespérale, à l'heure où les cafés et restaurants accueillent la foule attirée par l'ambiance chaleureuse de ce petit port millénaire. Ce matin, je suis presque seule à longer l'arc de cercle jusqu'au muret qui surplombe les bateaux. J'essaie de ne pas m'attarder à regarder les coulées de micro-plastique qui surnagent contre les coques, ni les bouteilles qui jonchent les galets de l'autre côté du remblai, face à un hôtel de luxe. J'arpente la vieille ville jusqu'à la magnifique église Saint Jean Marc et son sublime baptistère. Je me réfugie à l'intérieur pour éponger la sueur qui dégouline sur mon visage.
J'entre, sans conviction, dans une ou deux boutiques qui ont ouvert dans le souk, pour tuer le temps. Depuis un trottoir cabossé d'une rue déserte, j'appelle ma belle O. qui fête ses six ans aujourd'hui, à des milliers de kilomètres. Je lui promets qu’un cadeau l’attendra quand nous nous retrouverons. Sur l’écran de mon téléphone, j’observe sa bouille toute excitée en ce jour si important pour elle, ce jour qu’elle attend depuis des mois, évidemment rien n’est plus important au monde.
Je rejoins Abir et les filles, nous sommes très en retard, je comprends qu’il y a eu un imbroglio au niveau du brushing d’une des protagonistes ayant occasionné un contre-temps dans le planning. Nous nous dépêchons de nous changer, mettons malgré tout le double du temps convenu, et arrivons enfin à l'église, avec une demi-heure de retard, ce qui ne semble poser de problème à personne. On n’est pas dans la ponctualité suisse.
J’écoute la suite de litanies et lectures religieuses, observe la joie sur les visages, devine les blagues qui s’échangent entre l’assemblée et le prêtre, un proche de la famille, et je me laisse transporter par la ferveur du moment en écoutant le timbre rond des deux chanteuses convoquées pour la cérémonie, dont le Kyrie Eleison m’émeut.
Abir et Pierre ont vu grand. Ils nous ont conviés dans un grand restaurant où se déverse sous nos yeux un mezzé gigantesque, ça y est, on est dans la multiplication des pains.
Le déjeuner a déjà un goût d’au revoir, nous devons partir avec ma cousine Georgina alors que la fête bat encore son plein pour éviter l'engorgement dominical sur la seule route côtière qui nous ramènera, Norma et moi à Beyrouth, et elle et son frère Jean à Marjeyoun. Je suis déçue de ne pas avoir eu davantage de temps pour papoter avec les uns et les autres. J'attendais le moment où la musique prendrait le contrôle de la fête pour ouvrir la voie à quelques danses animées.
Dans la voiture, je regarde les images de l’autostrade défiler sous mes yeux, je sais que j’emprunte cette route pour la dernière fois avant longtemps. Je me connecte au bluetooth et lance une sélection de chansons de Waël Kfoury, Khazem El Saher et Amr Diab. Cette fin d'après-midi a le goût mélancolique des veilles de départ. Tout semble s'être précipité pour que mon séjour s'achève déjà, juste une semaine après mon arrivée.
À l'appartement, nous nous prélassons sur les canapés dans la fraîcheur climatisée qui nous ferait oublier la chaleur moite du dehors. Antoine à nos côtés, Norma et moi refaisons le déroulé des dernières vingt-quatre heures, commentons avec force détails les moindres faits insignifiants, et éclatons de rire, à mesure que nous brossons le portrait de chacun des membres de notre famille. Je reçois quelques photos de l’anniversaire d’O. et nous nous extasions devant son si joli sourire face au gâteau au chocolat servi à l’ombre des platanes. Je pourrais m'éterniser sur ce canapé, mais il est temps de faire ma valise. Demain, dès l'aube, je partirai. Je repense à quand nous déclamions à tue-tête les strophes de ce poème, Norma et moi, dans la Honda lancée sur les routes de montagne, marchant les cheveux mouillés sur le parking du bain militaire après une longue journée à la plage, en déambulant dans nos tenues des grands jours au mall ABC d’Achrafieh, nous frayant un chemin jusqu’à la salle de cinéma qui diffuserait notre film avec Jude Law en vedette.
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Demain dès l’aube, je partirai. Norma et Antoine m'embrasseront à cinq heures du matin, tandis que je leur promettrai de revenir bientôt, incapable de retenir mes larmes, comme quand j'avais six ans, comme quand j’avais seize ans.




Bravo ma sœur pour cette série captivante et émouvante ! Heureusement, contrairement à Victor Hugo, nous aurons la chance de revoir les êtres aimés !
À tout bientôt, ma Chère Doudou. Que Le Seigneur te bénisse et te garde en bonne forme, toi et toute la famille.
Tes écrits méritent d’être publiés dans un livre qui battra tous les records.