Cabane
Ce week-end, j’ai vécu l’expérience la plus suisse qu’il m’ait été donné de vivre : j’ai passé une nuit dans une cabane. C’est un projet qui s’est monté en douce, sans qu’on ne me consulte ni sonde mes dispositions - par crainte que mon manque d’entrain ne fasse dérailler les préparatifs - dont j’apprends l’existence imminente à demi-mot, par mini-syllabes, par bribes d’informations parcellaires sans que je puisse savoir ni le lieu de départ, ni le lieu d’arrivée, ni le nombre de mètres de dénivelé, ni les conditions d’hébergement, ni rien. Je m’accroche à la seule donnée rassurante : nous irons à l’invitation d’un couple d’amis, en compagnie de leur fils de trois ans. Voilà de quoi être tranquillisée : si un môme de trois ans peut le faire, je ne devrais pas m’en faire. Nous voilà partis matinalement un samedi pour prendre notre train, direction : Erstfeld, canton de Uri (le plus suisse des cantons suisses), avant d’emprunter un bus qui sillonne la vallée et nous dépose en bordure d’autoroute. Nous sommes à Gurtnellen, Fellital, jusqu’ici tout va bien.
J’ai suivi les consignes et n’ai emporté avec moi que le strict nécessaire. Il paraît qu’il n’y aura pas de douche à la cabane - au dernier moment j’ai embarqué malgré tout un pyjama, terrifiée à l’idée de dormir dans ma tenue de randonnée, qui ne manquera pas d’être trempée de sueur. Quand mon mari a fini par me dire que nous allions passer la nuit dans une cabane, j’ai tremblé intérieurement. Je n’y ai jamais dormi, et pour moi ce type de lieux est associé à deux choses : les ronflements en dortoir, et les punaises de lit. Pire, j’ai même le souvenir d’amis ayant attrapé la gale dans un refuge en Corse. Il balaie mes craintes d’un argument d’autorité : « les cabanes, en Suisse, c’est nickel ». Connaissant son aversion pour la saleté, je me résigne à lui faire confiance. Je reste dubitative sur l’aspect sonore, aucune raison que les Suisses ronflent moins que leurs voisins.
Nous entamons l’ascension, la troupe est bien disposée, les premiers mètres se marchent sans difficulté. À deux reprises, nous obliquons pour prendre des raccourcis indiqués sur le chemin et nous retrouvons à grimper avec énergie sur des raidillons pierreux. Mon regard alterne entre les enjambées de ma fille qui marche devant moi et le précipice à notre gauche. Je lui hurle la règle d’or à laquelle je ne me tiens pas moi-même : « regarde toujours devant toi, marche bien droit ! ».
Après quelques centaines de mètres je sue à travers mes couches de chaleur et entreprends de me dévêtir. Un truc qu’on ne dit pas assez, c’est que l’équipement, en randonnée, ça fait 90% du taf. Si tu n’as pas la bonne matière, la bonne température, la bonne imperméabilité, le bon sac, va t’enquiller des kilomètres de dénivelé. Je repense à mes amis qui avaient mis leur liste de mariage chez Patagonia et me dis que ce n’était peut-être pas si idiot. Je ne devrais pas me plaindre, quelqu’un de bien intentionné qui cherche à faire de moi une montagnarde convertie déploie une énergie incalculable à me constituer la garde-robe adéquate. Depuis notre arrivée en Suisse, j’ai eu le droit à une nouvelle paire de chaussures (accompagnée des chaussettes de marche, version hiver et version été messieurs dames), un pantalon de randonnée (été, hiver il va sans dire), des hauts en laine mérinos (sous-couche et surcouche), des collants en laine pour les jours de grand froid, des bâtons de randonnée, des lunettes de soleil spécial montagne, un sac à dos de randonnée…Mais là, il se rend compte que je n’ai pas LE vêtement essentiel qui va bien.
— C’est ça ton manteau de marche ?
Je ne sais pas bien s’il serait de bon goût de reconnaître que mon ciré doublé d’une doudoune achetée pour le métro parisien à une époque où on ne demandait pas grand chose à ses vêtements n’est effectivement pas le bon attelage.
Bref, j’enlève la doudoune, respire un grand coup, pense au môme de trois ans qui va bientôt nous rejoindre, et avance.
À ce stade, je précise que la maman du môme de trois ans a réalisé la veille que les huit cents mètres de dénivelé étaient peut-être un poil ambitieux pour le bonhomme, et j’apprends que nos amis vont prendre un taxi pour nous rejoindre à mi-chemin. Cette information me rassure encore : si un taxi peut sillonner la montagne, nous ne sommes pas loin de la civilisation.
Nous arrivons à un embranchement, j’entends mon fils s’ébahir devant un amas de pierres précieuses disposées sur un présentoir, dont je comprends qu’elles sont en vente, en voyant la tirelire en métal trônant au milieu des pierres pour recueillir le butin. Je me dis qu’on atteint le sommet de la suissitude. J’étais familière des stands de vente en libre-service : en Suisse, on achète sa citrouille, ses pommes, son fromage, ses fraises, en libre-service. Personne n’oserait prendre sans payer. C’est le policier invisible qui sommeille en chacun. Je n’avais jamais vu des minéraux en libre-service (certains vendus à cinquante francs l’unité !).
Nous arrivons au lieu de rendez-vous, bien en avance, parfait pour notre pique-nique attendu avec une impatience non feinte par nos deux bestioles. On se dégote un magnifique rocher plat, en plein soleil, déroulons avec soin nos sandwiches sur nos jolies serviettes, croquons avec joie dans notre premier bout de fromage…et nous retrouvons à l’ombre moins de deux minutes après notre installation, le soleil s’étant volatilisé derrière la montagne. La poisse. Surtout, le froid. Terrible. Impossible de rester en place. Nous avalons en vitesse nos bouchées de pain et poursuivons notre marche jusqu’à trouver refuge une centaine de mètres plus loin en bordure du ruisseau sur un petit bout de terre ensoleillé.
Nos amis nous rejoignent peu après, il nous reste la moitié de l’ascension à faire. Je m’émerveille à regarder leur bambin crapahuter entre les pierres, toucher la terre et la porter à sa bouche, soulever les feuilles, ramasser des cailloux pour les mettre dans son petit sac à dos, tomber et se relever, tout sourire.
Nous longeons la rivière qui tombe en multiples cascades, le bruit de l’eau accompagne nos discussions animées. La marche est longue, nous avançons à pas d’enfants. Mon fils m’a piqué mes gants, le froid commence à me brûler les doigts, encore un truc à rajouter à la longue liste de l’équipement du parfait randonneur. Au terme d’une longue montée entre les pierres, nous débouchons sur un plateau, et la cabane se tient là, face à nous, splendide.
Spendide avec ses murs de pierre et ses volets bleus et blancs.
La première étape consiste à se déchausser, et à enfiler des chaussons mis à disposition, ordonnés par pointure sur des étagères. J’ai un léger mouvement de recul, est-ce bien raisonnable de partager ses chaussons avec les inconnus qui m’ont précédée ici ? Je comprends que ce n’est pas négociable et aide ma fille à trouver son bonheur entre les crocs Pat-Patrouille et les sandales ergonomiques en taille 33.
Nous découvrons notre chambre avec soulagement : nous aurons une chambre familiale pour nous quatre. Nos amis ont été moins chanceux, apparemment un quiproquo lié à la commande des draps (c’est toujours le risque quand on mène une conversation en allemand au téléphone !), ils partageront la leur avec deux autres familles, y compris un bébé de quatre mois ! Chez nous, les enfants se battent pour obtenir le lit du haut. La tension est à son comble, on est à deux doigts de l’empoignade. J’interpelle l’hôte qui nous a accueillis et arrive avec la feuille de renseignements à compléter et lui explique la situation, en lui demandant en sa qualité de chef des lieux de décider lui-même quel enfant doit dormir dans quel lit. Il regarde les énergumènes, palpe leur anxiété, et s’adresse à eux solennellement, auf Deutsch.
— Vous voyez le stylo ? Je vais le cacher dans une de mes mains. Celui qui trouvera le stylo dormira dans le lit du haut.
Les enfants acceptent le deal. La cadette obtient le droit de choisir le stylo. Elle désigne la main vide. Et là, c’est le drame. Elle se met à pleurer, se roule sur le lit au sol et nous ne la calmerons que vingt minutes plus tard, avec un verre de jus de pommes. Le sucre, c’est imparable.
Dans la salle commune chauffée à bloc par un poêle de compétition, nous débriefons autour d’un Migi Moscht (sorte de cidre local) et d’un Viva Topo, et n’arrivons pas à y croire : comment peut-on venir passer une nuit en refuge avec un bébé de 4 MOIS??? Je m’interroge aussi sur la capacité de faire la randonnée que nous venons de faire en portant un bébé de cet âge-là. C’est là que je percute de l’immensité de ce qui me sépare d’autres êtres humains. Bref.
Un dîner digne d’un ravitaillement militaire nous est servi, marmite de soupe, salade, coquillettes arrosées de viande hachée et d’une compote de pommes (qu’en bons Français nous garderons pour le dessert), et assortiment de gâteaux. Nous sommes repus. Nous sommes cinq six tablées à nous partager cette petite salle en bois sous les auspices chaleureux de l’équipe de quatre hôtes qui gèrent les fourneaux et les lieux. Les discussions joyeuses fusent, les enfants glissent gentiment sur les genoux de leurs parents qui passent aux digestifs et aux tisanes. Nos enfants sont gorgés de chaleur et d’excitation, il est temps d’aller les mettre en pyjama et de leur brosser les dents.
Je rejoins notre chambre. Je me change et m’allonge dans le sac à viande apporté par mon guide, et me carapate sous la couverture. Tout est réuni pour une bonne nuit.
Et pourtant, impossible de trouver le sommeil.
Je fais une insomnie dans la cabane.
J’ai chaud, j’ai soif, j’ai envie d’aller faire pipi mais je n’ose pas agiter notre chambrée de crainte de réveiller les bestioles endormies. Je me tourne et me retourne. Je ne respire plus. Le rhume que j’incube depuis une semaine a choisi cette nuit pour complètement oblitérer ma cloison nasale. Mon cerveau patauge dans le vide.
Je crois que je passe presque toute la nuit, ainsi, à attendre le sommeil, en lutte contre ces sensations contradictoires.
La nuit est interminable.
À un moment, j’entends comme un grand bruit d’eau, comme si la rivière nous passait dessus.
J’ai tellement craint d’entendre des bruits, d’être gênée par la lumière du vélux, d’être réveillée aux aurores par ceux qui décideraient de partir bruyamment, d’avoir froid, que je n’arrive pas à prendre le train du sommeil. La cabane m’a punie.
Au petit matin, ma tribu s’éveille, deux chatons gorgés de sommeil à la peau chaude, et un guide qui m’explique avoir ouvert le vélux pendant la nuit car il faisait trop chaud, et avoir ainsi très bien dormi. Je suis dégoûtée.
À la table du petit-déjeuner, nous retrouvons nos amis. L’insomnie a aussi frappé dans leur chambre. Et cela n’avait rien à voir avec le bébé, qui s’est juste réveillé une fois et a eu à peine le temps de pleurer avant de trouver le sein de sa mère. Non, là-bas, les ronflements d’adultes qui eux dormaient les ont pourchassés pendant la nuit. Notre ami, qui me confiait la veille avoir besoin pour s’endormir d’écouter le podcast de C dans l’air, s’est réveillé après quelques heures de sommeil, et sans batterie restante, n’a pas réussi à se rendormir.
Mon amie, dont la nuit n’a pas été meilleure, me regarde, inquiète de mon jugement :
— Alors, tu reviendras en cabane avec nous ?
Nous redescendrons tranquillement dans la vallée, cette fois-ci nous prendrons le grand sentier large, plus simple d’accès que notre raccourci escarpé de l’aller. Épuisée de fatigue après cette nuit sans sommeil, je quitterai à regret la cabane aux volets bleus et blancs au milieu de la montagne.



Elle paraît magnifique cette cabane! Moi j’aurai été ravie d’y passer toute une semaine!! Mais peut être pas avec tant de monde
Tu n’as pas essayé de faire une petite prière pour t’endormir ?