Hyperlatif
Koki vient nous chercher à neuf heures pétantes pour partir à Batroun, où nous récupérons mon oncle Georges, chez lui, à deux pas de la vieille ville. Je n’étais pas revenue dans cette maison depuis des années, rien n’a changé, si ce n’est l’empreinte du temps sur les meubles en bois tapissés de napperons et d’innombrables bibelots, et quelques degrés Celsius de plus entre ces murs qui ont toujours emmagasiné la chaleur au point que nous considérions l’appartement de Beyrouth comme un lieu de fraîcheur en comparaison. Je revois la grande table du salon recouverte de mezzés, de jus d’ananas et de jus de rose, de pastèque coupée et de ramequins de Jell-O à la banane que ma tante Sonia ne manquait jamais de nous concocter pour nous accueillir en princesses, ma sœur et moi, quand nous venions leur rendre visite. Depuis la terrasse qui prolonge le salon, Georges m’indique de la tête une boîte de nuit perchée au bout de la rue où se presse apparemment une foule de jeunes gens ces soirées d’été. Dans la touffeur de ce samedi matin de juillet, j’ai du mal à faire l’association entre cette maison plantée là depuis un siècle, au milieu de son jardin d’arbres fruitiers, et la vie à l’extérieur qui trépide. Car Batroun est devenue la ville la plus hype du Liban.
Non, rien n’a changé, on m’accueille toujours en princesse. Les festivités commencent par une dégustation de vin au domaine Ixsir, niché dans les collines verdoyantes au-dessus de Batroun. C’est une grande exploitation qui exporte ses productions partout dans le monde, y compris en Suisse, comme le proclament des cartes postales “Ixsir à Zürich”, “Ixsir à Genève”, posées sur un présentoir à côté du comptoir, que je m’empresse de fourrer dans mon sac. Il est à peine onze heures quand je me retrouve un verre à la main à écouter une serveuse nous verser une sélection de crus rouges du domaine tout en nous débitant un discours sommaire sur les cépages et arômes de chaque alliage. J’ai connu plus de passion ailleurs, dans la bouche de vignerons italiens, pas pressés de nous voir siroter nos fonds de verre. Il doit être trop tôt.
Nous faisons une promenade express dans la vieille ville de Batroun, mon oncle pousse le fauteuil roulant de Norma dans les ruelles du souk. À côté des rénovations de vieilles bâtisses, le hype se traduit par un pullulement d’incongruités comme il se fait de pire dans le monde moderne : tuk-tuks et golf-carts pour touristes tout droit sortis de Wall-E, sans oublier les valets parking pour garer son SUV sans vergogne dans les ruelles de pierre ocre.
Mon estomac est barbouillé, je peine à profiter du mezzé qui se déploie devant nous à la terrasse ombragée où nous avons réussi à nous frayer un chemin. Le manaïche au fromage avalé ce matin suivi de la dégustation de vin m’auront lestée. Je me dis qu’il serait dommage de tomber malade maintenant.
Après le déjeuner, nous partons pour Jbeil où nous rejoignons mon cousin Pierre, sa femme Abir et leurs enfants. Je charrie mon cousin - invétéré promoteur de Jbeil, qui aimait me répéter chaque fois que je le voyais sa célèbre phrase, qu’il utilisait sans doute avec tous ses visiteurs autant pour convaincre son interlocuteur que pour fortifier sa propre foi, un peu comme s’il récitait le Notre Père: “Jbeil is the best city in the world” - en lui disant qu’il doit mettre à jour sa catéchèse, car dorénavant, c’est incontestable, c’est Batroun la meilleure ville du Liban, et par extension, du monde. Je crois qu’avec les Parisiens, les Libanais sont les co-inventeurs de l’hyperlatif. Ici, c’est un sport national de trouver - puis de proclamer - le meilleur restaurant, la meilleure plage, le meilleur rooftop, le meilleur taouk, etc. Je vois dans son regard qu’il est prêt à reconnaître que sa ville bien-aimée a été surpassée par sa voisine, même s’il ne l’admettra jamais à voix haute.
Nous disputons une partie de tarnib en trois manches, je redécouvre ce jeu avec régal, même si j’enchaîne les erreurs de débutante et échoue lamentablement à remporter la partie. Pris par le jeu, nous en oublions l’heure qui tourne et c’est déjà la fin d’après-midi. Nous arrivons juste à temps avant la fermeture à la bijouterie où Abir a gentiment proposé de me conduire après avoir entendu le récit de mes recherches infructueuses de la veille, et où, après une minutieuse observation des étalages, je jette mon dévolu sur deux jolis pendentifs que j’offrirai aux enfants.
Le soir, nous dînons avec Jihad et ses filles dans un restaurant au bord de la mer. Nous dépassons une rangée de bolides garés en rang d’oignons, avant de comprendre qu’une soirée privée du Club Porsche se tient à l’étage. Le luxe ne connaît pas de frontières, et n’est certainement pas complexé par la crise. Assis à table, nous surplombons une mer agitée. Les vagues s’écrasent contre les rochers et une petite brise marine nous caresse les bras. Nous sommes arrivés juste après le coucher du soleil qui paraît-il était splendide. Je me console en regardant les lumières de la côte scintiller dans la pénombre qui se déploie.
Après dîner, nous papotons avec Abir et Pierre. La conversation est légère, ils me racontent des anecdotes amusantes sur l’époque de leurs premiers rendez-vous, quand il fallait inventer des alibis pour se voir. J’adore les écouter refaire le fil de leur histoire. Après tant d’années, je suis heureuse de passer du temps avec eux. J’observe la complicité joyeuse de Clara, Micha et Tony. Je comprends que le temps passe si vite à les regarder être devenus des jeunes pétillants de gaieté, qui prennent part aux conversations des adultes entre deux pianotements sur leur smartphone. Je les revois, tout petits enfants, dans ce même appartement, têtes bouclées collées contre mon épaule quand je les portais pour respirer leur peau de bébé.
La maisonnée est en ébullition avant la grande fête de demain. J’ai du mal à m’endormir dans l’euphorie de cette soirée estivale.




Très belle aventure. Mais dis-moi : Même le ventre de Pierre n’a-t-il pas changé ?
J’ai hâte de lire l’histoire de la grande fête !
Batroun, l'une des plus belles villes du Liban ! 🥰😍