L'automne à Vienne
Je marche dans les rues de Vienne et j’entends la voix de Zaho de Sagazan.
Oh, oh que c’est beau, l’automne à Vienne.
Toute la journée, les accords se forment dans ma tête jusqu’à constituer un leitmotiv qui ne me quitte plus. En fin de journée, je rentre à la pension et je mets la chanson de Zaho sur la baffle. En boucle. Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Elle ne me quittera plus, comment arriverai-je à m’endormir ? Zaho est dans ma tête. Et bientôt Barbara, dont le timbre si tragique pourrait me hanter à son tour.
Vienne a des airs de Paris, Berlin, Prague, Madrid, Zürich.
Vienne est cafés. Café Sperl, café Landtmann, café Prückel, café Demel, café du Belvédère, café Haas & Haas, café du Kunsthistorisches Museum, et tant d’autres qu’il faudra revenir voir. J’apprends qu’un café viennois se dit “Einspänner”. Café pour regarder les joueurs de billard affairés à dix heures du matin, café pour observer ceux qui trainent en fin d’après-midi et étirent le temps, café pour souffler une bougie d’anniversaire sur une part de Sachertorte, café pour lire Le Monde en écoutant ses voisins de table discutailler en allemand, café pour tenter de sentir l’épaisseur et la grandeur de l’histoire qui s’est infiltrée entre les banquettes et coussins tapissés, entre ces murs boisés, sous ces luminaires flamboyants.
Vienne est art. Vienne est la maison de tant d’illustres artistes, compositeurs, intellectuels, que j’en ai le tournis. Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert, Strauss, Mahler, Klimt, Schiele, Kokoschka, Wagner, Zweig, Freud. Tous ont vécu ici.
Nous arpentons les rues autour du Naschmarkt et du Ring, plus tard le Hofburg et la vieille ville. Il faut imaginer Vienne avant la colonisation par toutes les enseignes de mode qui créent une surcouche artificielle jusqu’à son moi véritable. Nous longeons l’Opéra, sa façade monumentale flanquée de fontaines symétriques. Dans trois jours, nous irons voir l’Enlèvement au Sérail, et ce sera nous qui nous tiendrons fièrement au balcon du premier étage, dominant le boulevard où le ballet nocturne des automobilistes, des bus, et des tramways semble ignorer le faste d’antan qui se rejoue chaque soir devant un parterre enthousiaste qui cherche derrière chaque note le signe des siècles passés.
Au Kunsthistorisches Museum, au Belvédère, mon regard se pose sur tous ces chefs d’œuvre et je voudrais trouver un endroit au fond de ma mémoire pour en garder un souvenir précis. Je ne suis pas douée pour mémoriser dans quel musée j’ai vu quel tableau, et Vienne déverse sur moi une telle quantité de beauté que je frôle l’overdose. Comment réussir à garder en mémoire les détails de ce que je vois aujourd’hui ? Les ouvriers qui s’activent pour constuire la Tour de Babel de Brueghel, la trompette portée par Clio qui pose devant le peintre dans l’allégorie de la peinture de Vermeer, le poignard de Lucrèce magnifique de détresse dans sa robe en velours vert de Véronèse, la jeune femme à la fourrure du Titien.
Je m’éveille et me couche à la lecture du roman captivant d’Adèle Yon Mon vrai nom est Elizabeth. Le portrait de cette femme se forme chaque jour, un peu plus précisément, à mesure que l’autrice déploie son enquête. J’avance dans les rues de Vienne et j’apprends à connaître Elizabeth. Je me remplis de l’histoire des monuments qui m’entourent et je plonge dans l’histoire de la psychiatrie dans les années 1950, de ces milliers de femmes qui ont été lobotomisées parce qu’elles dérangeaient, parce qu’elles prenaient trop de place dans une société patriarcale.
Vienne est mouvement. Nous assistons à l’entraînement des chevaux de l’école d’équitation espagnole dans le magnifique manège baroque. Je trouve le va-et-vient des cavaliers hypnotique. Au carillon Anker, nous observons le ballet mécanique des pantins à midi.
Vienne est églises. La cathédrale Saint Etienne, sa belle chaire de Pilgram, sa toiture en tuiles vernissées. L’église Saint Michael, Saint Peter et l’église des Jésuites.
Vienne est or. L’or des feuilles en laurier du dôme du palais de la Sécession. L’or des tableaux de Klimt. L’or des armoireries des ducs d’Autriche.
Vienne est le Baiser et le Wanderer.
Que c’est beau, Vienne.
Que c’est beau, Vienne.


Que c’est beau Vienne, que tu es belle ma Doudou, Que sont belles tes yeux qui admirent toutes ces beautés.