Sauna
Le week-end dernier, mon frère nous faisait l’honneur de garder les enfants pendant que mon mari et moi avions décidé de passer l’après-midi à célébrer les quinze ans de notre promo dans une banlieue reculée. Le début d’après-midi était planifié avec Oliver Twist au Lucernaire, et je voulais l’aider à organiser la suite de la journée pour que tout soit “sous contrôle”. Nous nous souvenons que ce sont les journées du patrimoine et passons en revue les possibilités de visite: le Panthéon, l’antenne parisienne de l’INSP (feu l’ENA), le Sénat…
On teste l’appétit des enfants pour ces hauts lieux de la République.
Les enfants, ça vous dit d’aller au Sénat ?
Pas de réponse, on relance : est-ce que vous savez ce que c’est le Sénat ?
Ma fille, bouche en cœur : c’est les pierres chaudes ?
Il nous faut quelques secondes pour percuter et nous la corrigeons en ricanant : non, bichette, ça c’est le sauna.
Et nous voilà en peine d’expliquer à deux mômes de six et sept ans à quoi sert la chambre haute du Parlement, l’idée étant bien sûr de générer une envie irrépressible pour eux de courir là-bas. C’est pas gagné. Je tente un coup frauduleux, connaissant la fascination de mon fils pour notre Président de la République, exprimée pas plus tard que la veille dans le train où il hurlait en exultant de joie « On va à Paris, on va voir Emmanuel Macron ! » : « le Sénat, c’est un endroit où Emmanuel Macron a beaucoup d’amis. » Mon fils n’est pas dupe, il réclame d’aller visiter « la maison d’Emmanuel Macron ». On se regarde avec mon frère, défaits.
Le lendemain matin, au moment de récupérer ma tribu et de libérer mon frère de ses responsabilités à la table du brunch où je rejoignais des amis ayant accepté un rendez-vous dominical matinal, alors qu’il me faisait un récit rapide de leurs tribulations devant un gentil serveur faisant mine de se réjouir à la vue de ces deux bouilles enfantines, je comprendrai que ses projets d’initiation politico-culturelles furent abandonnés sur l’autel de l’aire de jeux du Luxembourg - difficile de concurrencer la tyrolienne et les araignées à cordes.
Quelques jours plus tard, me voici rentrée dans mes contrées suisses, et depuis que j’ai entrepris de me mettre au sport - je dis mettre et non remettre comme le ferait tout adulte épuisé et anxieux approchant la quarantaine - car pour ma part je n’ai jamais connu cette phase de l’enfance, de l’adolescence ou de l’âge adulte où le sport faisait partie de mon hygiène de vie, ou de ma vie tout simplement, mais comme il n’est jamais trop tard pour s’essayer à reconnaître que non, ce n’était peut-être pas malin de passer trente ans de sa vie à ériger la haine du sport en rang de principe au point de s’insurger contre les cours de sport obligatoires à l’école, le summum de ce rejet de toute pratique sportive ayant culminé dans le séchage systématique des cours de sport imposés en première année d’école de commerce compensé par la production d’une dissertation sur le thème « Tout le sport est-il dans tous les sports ? » que je validai avec un A admiratif du correcteur, A que jamais de ma vie je n’aurais pu envisager obtenir en posant mes fesses sur un tapis ou en chaussant mes vieilles Reebok sur un terrain synthétique ou une pelouse boueuse - depuis que j’ai entrepris de me mettre au sport donc, j’alterne entre une poignée de disciplines à la portée de l’exécrable débutante que je suis, et quand la pluie s’invite dans le décor, ce qui ne manque pas d’arriver à Zürich (une rapide recherche Google m’avait appris un jour que Zürich enregistrait en moyenne 40% de précipitations annuelles de plus que Nantes, ce qui pour toute personne normalement constituée serait un repoussoir naturel, mais il semble que nous ne prenions pas toujours les décisions rationnelles qui s’imposent quant au choix de nos lieux de vie, thème qui mériterait un billet en soi), je ne suis pas stakhanoviste au point de courir sous la pluie, et je me rabats sur la seule activité sportive que j’assume de faire à l’intérieur, en compagnie d’autres êtres humains : la natation. Me voilà donc rendue à la Hallenbad City, piscine olympique en plein centre de Zürich, magnifique construction moderniste au toit de verre et hautes baies vitrées. Je ne suis pas la seule à avoir eu cette idée, et je me dépêtre dans le bassin réservé aux nageurs qui ne pratiquent pas le crawl, autant dire qu’il y a à boire et à manger dans ma ligne, beaucoup de nageurs insupportablement médiocres qui devraient avoir l’humilité de reconnaître leur piètre performance et la gentillesse de choisir un autre créneau que celui de début de soirée pour encombrer la ligne la plus chargée de la piscine la plus centrale de Zürich de leurs mouvements de grenouilles désarticulées. On est toujours le boulet de quelqu’un d’autre. Je devrais m’en réjouir, il y a au moins un sport où je ne suis pas la dernière de cordée, mais non, ça m’horripile. Bref, j’écourte ma séance de longueurs après m’être pris plusieurs coups de jambes mal dégrossies de nageurs sans gêne tout près de ma tête. Direction le sauna. Le prétexte caché de cette soirée piscine.
Je me déshabille, ici, c’est nudité exigée. Oui, les Suisses font partie de ces êtres étranges comme leurs voisins germaniques ou nordiques qui imposent la nudité au sauna. Je n’ai jamais réussi à en comprendre la raison car les rares fois où les règlements en élaborent une, ça tourne autour d’un principe d’hygiène, et mon esprit cartésien peine à comprendre en quoi un corps sale serait plus propre dévêtu que vêtu d’un maillot de bain. Une conversation avec une amie ayant vécu à Berlin m’avait laissé envisager que c’était lié à un culte du corps issu de la Freikörperkultur (« culture du corps libre ») qui avait prospéré au temps des Nazis qui voyaient dans le naturisme un moyen d’exalter la virilité, le corps puissant et aryen, mais je vous épargnerai ces spéculations par crainte de déclencher une polémique. Passons, ça fait partie de ces bizarreries culturelles dont nous ne percerons jamais le secret (sauf à avoir une conversation intime en suisse-allemand avec un Suisse de souche mais ce n’est pas demain la veille que ça arrivera). N’ayant pas réussi à dépasser des dizaines d’années d’éducation latine et pudique, je franchis la moitié du Schweizergraben (expression forgée par mes soins inspirée du concept de “Röstigraben”) en venant le jeudi, soirée réservée aux femmes. Je ne suis pas à l’aise, mais finalement quand on est entouré de personnes nues, on ne peut pas rester en maillot.
Allongée sur ma serviette posée sur le bois brûlant, je ferme les yeux. Je sens la chaleur monter, mes muscles se détendre peu à peu, ma gorge se gonfler de cet air chaud et sec. Et là, je repense à la remarque de ma fille. Les pierres chaudes. Il n’y a rien de plus agréable, quand le froid commence à anesthésier nos vies, que nous traversons des journées et des semaines entières de grisaille, que de sentir notre corps chauffer, se gorger de chaleur, étirer les minutes où nous nous observons glisser dans une torpeur lente, avant que nos pensées s’apaisent dans une apathie fiévreuse.
Je sors sur la plateforme aménagée à l’extérieur, dans ma légère serviette qui peine à éponger ma peau humide. Je regarde la rivière dans la nuit tombée. Juste le temps de rafraîchir mon corps, de sentir la ville dehors. Il y a quelques mois, j’étais de l’autre côté de la palissade, à chercher un énième indice dissimulé derrière une poutre lors d’un jeu d’orientation avec des collègues où nous avions fini grelottantes de froid. C’était la même pénombre de fin de journée. Aujourd’hui, il n’y a personne sur la passerelle qui surplombe le Schanzengraben. La ville est abandonnée à elle-même, alors je me dis qu’elle est à moi, et à ces quelques femmes enroulées dans leur serviette qui papotent sur des chaises longues à quelques mètres de moi. Je retourne m’allonger sur le bois brûlant.



Je crois que tu es plus douée pour les compétitions littéraires que sportives, et c’est très normal pour une femme si sensible que toi.
Et maintenant j’ai compris pourquoi tu détestais regarder les matchs de basket-ball, seule possibilité pour les équipes libanaises de faire des exploits.